un bruit de grelot…

Psychanalyse narcissique & Femitude trans

10.07.2012 (2:22 pm) – Filed under: Femitude

Psychanalyse narcissique & Femitude trans

INTRODUCTION

Que ce soit bien clair. À l’heure actuelle, loin de moi l’idée de me revendiquer fem. Je ne suis pas spécialement à l’aise avec les avatars identitaires, car même si je comprends la pertinence de mettre des mots sur des situations/comportements/statuts, je suis assez frileuse à la course aux (auto-)définitions que cela peut entraîner. Par ailleurs, je n’ai pas non plus l’impression de me retrouver des masses dans les propos/attitudes/approches des quelques personnes se revendiquant fems que je connais ou que j’ai eu l’occasion de rencontrer.

Ceci dit, je suis pourtant obligée de constater deux éléments principaux dans ma construction de moi-même pouvant vaguement faire penser à quelque aspect couramment associé à la femitude. Mais j’essaye ici simplement d’analyser certains aspects de ma réalité actuelle, sans m’aventurer pour autant à une quelconque forme de revendication liée à cette réalité. Disons que j’ai l’impression que ça correspond de plus en plus à ce que je vis, mais je ne sais pas encore si ça correspond à ce que je veux pérenniser, mais probablement quand même un peu sinon ma réalité n’aurait sans doute pas la même gueule.

Du coup, attelons-nous aux deux éléments en question : d’un côté, les dynamiques relationnelles dans lesquelles je m’engage, et d’un autre côté, le type de féminité qui me traverse.

LES DYNAMIQUES RELATIONNELLES DANS LESQUELLES JE M’ENGAGE

D’une part, si je regarde un peu les formes que prennent les relations que je construis, il faut bien admettre deux choses :

1/ J’ai tendance à vivre quelques relations privilégiées de type “copines”, qui se basent très fort sur des similitudes entre mon amie et moi, à la fois sur des valeurs communes, des comportements similaires, des stratégies de vie très proches, des priorités comparables, etc. Des copines avec qui je parle de trucs un peu intimes, avec qui je parle facilement de relations, avec qui je vais faire du shopping, avec qui je construis des analyses spécifiques liées à nos expériences concrètes communes (ce qui n’empêche pas que sur certaines choses on n’ait parfois pas grand chose en commun), etc. Avec ces personnes, je vais plus partager une forme de complicité basée sur un effet d’entraînement mutuel ponctué de fierté.

2/ J’ai aussi tendance à vivre quelques autres relations privilégiées, qui de leur côté se basent sur une forme d’altérité. Ces relations sont fondées sur des différences fondamentales (places hyper différentes dans le monde ou dans les interactions sociales, expressions de genre hyper différentes, comportements respectifs parfois très antagonistes, …) qui sont équilibrées par des analyses et idées très proches (en gros, des personnes avec qui je partage des analyses, mais par forcément des stratégies). Avec ces personnes, je vais plus partager une forme de complicité basée sur de la “complémentarité” concrète et de l’attirance réciproque (sans forcément de connotation sexuelle).

Par exemple, si je suis pote avec une grosse butch, ce n’est pas notre expression de genre qui sera semblable, mais le fait qu’on ait toutes les deux une histoire et une construction de genre conscientes et atypiques. Alors que si je suis pote avec une meuf qui a une expression de genre qui ressemble à la mienne, ce qui nous reliera avant tout, c’est d’avoir un vécu commun par rapport à la perception que les autres ont de nous et aux stratégies comparables qu’on peut adopter face à ça, même si par ailleurs nos constructions de genre ne se sont pas du tout déroulées de la même façon, ou n’ont pas été conscientisées de la même manière.

Dans les deux cas, il s’agit de relations structurantes, mais pas de la même façon. D’un côté, j’ai l’impression que les relations qui se basent sur l’altérité prennent une grande place dans la structure quotidienne de ma vie, que ce soit en terme matériel (les personnes avec qui je vis et/ou m’organise) ou en terme émotionnel (les personnes que j’aime et qui me font vibrer). D’un autre côté, les relations de type “copine” prennent une place structurante plus sur un niveau “identitaire” (les personnes avec qui j’ai besoin de causer si je veux me rappeler qui je suis, ce que je veux, pourquoi je le veux, et que je ne suis pas complètement folle ou isolée) et affectif (les personnes que je sais qu’on s’aimera toujours, qui me rassurent hyper fort et qui me donnent de la confiance).

Bien entendu, ces catégories rigides ne sont que des tendances générales artificiellement cloisonnées dans un but analytique. Dans la réalité, elles sont moins mutuellement exclusives, et certaines relations que je vis peuvent se retrouver à des intersections biscornues entre les deux. Par ailleurs, ce n’est pas non plus comme si j’avais 20 potes proches différentEs, donc peut-être que mes analyses sont un peu légères vu que si j’y réfléchis vraiment, je peux seulement faire rentrer 2 personnes réelles dans chaque catégorie.

Bref, pour ce qui est de cette première partie, on pourrait donc imaginer que c’est ma façon de construire les relations, ainsi que les dynamiques relationnelles dans lesquelles je m’engage, qui pourraient relever d’une certaine forme de femitude.

LE TYPE DE FÉMINITÉ QUI ME TRAVERSE

Là, je voulais parler assez rapidement du fait qu’indépendamment des relations que je construis, je suis traversée par une certaine forme de féminité. Cette forme de féminité m’alimente. Elle m’a permise de me construire. Et est tout simplement celle qui m’a collé le mieux et le plus facilement à la peau, sans que je n’ai besoin de fournir d’effort particulier.

Ce n’est pas la féminité d’une Fâme©, pas même “déconstruite”. Ce n’est pas une féminité passée à la moulinette des codes masculins. Ce n’est pas une féminité patriarcale qui invite à se laisser aller à la “faiblesse” en attendant d’être sauvée par un beau prince charmant ou par une butch canon (même combat). Je ne sais pas comment la décrire, je n’ai pas les mots nécessaires et ceux que je connais sont trop connotés. Alors je n’ai qu’à essayer d’énumérer quelques trucs, même si ce n’est pas du tout exhaustif (et c’est volontaire, car je n’ai pas forcément envie de vous donner accès à tous les aspects de mon intimité et de mon intérieur).

Pour moi, cette forme de féminité, c’est adopter un regard sur le monde, panser les plaies, travailler le fonctionnement des relations.

C’est ouvrir les portes soi-même.

C’est ne pas attendre qu’on nous offre des bijoux mais se les fabriquer soi-même avec des bouts de chambre à air et des pièces de moteur ou de plomberie.

C’est ne pas être une Femme.

C’est savoir ce que je veux, et parfois en douter.

C’est être impassible, forte, digne.

C’est Bree Van de Kamp version gouine punk.

C’est ne pas laisser apparaître trop de sentiments “en public”, mais en parler des heures “en privé”.

C’est être en mesure de passer à n’importe quel endroit de la ville à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, la tête haute, sans trop flipper. Et si je flippe, c’est réussir à trouver les ressources pour passer au dessus.

C’est refuser d’avoir peur.

C’est abattre ou contourner les obstacles un par un sans espérer qu’une main galante (y compris celle d’une butch) vienne m’apporter son aide.

C’est essayer d’agir pour celleux qu’on aime, les accompagner, les soutenir, les écouter, les épauler, pas parce que c’est ce que la société attend des fâmes mais parce que c’est ce que je pense qu’il est juste de faire.

C’est trouver de la force dans ma féminité, non pas en prenant le pouvoir sur d’autres mais en m’affranchissant des autres.

C’est faire attention à ne pas puiser de force dans la misogynie.

C’est passer des heures à prendre soin de mon corps dans la salle de bain, et aussi élaborer des stratégies pour être “impeccable” en dix minutes.

C’est passer deux heures à m’épiler les jambes en écoutant du hardcore.

C’est pouvoir rester seule à me faire chier au milieu d’un groupe, dans une soirée, pendant plusieurs heures sans en souffrir.

C’est être vulnérable avec celleux que j’aime, non pas pour “me laisser un peu aller”, mais parce que je suis fermement convaincue que de nouveaux rapports entre les personnes et de nouvelles dynamiques dans les relations ne peuvent émerger que dans la sincérité, et donc la vulnérabilité.

C’est donner un accès à moi-même sans restriction à celleux que j’aime, et être imperméable aux autres.

C’est AGIR sur les situations.

C’est ne pas attendre qu’on m’ouvre la porte, mais passer direct par la fenêtre.

Alors je ne sais pas si tout ça c’est être fem, mais en tout cas ça me parle.

Ceci dit, je crois que ma transsexualité joue un rôle important dans cette histoire, et c’est pour cette raison que dans le titre je parlais de femitude trans. Je m’explique.

Premièrement, je crois que la forme de féminité qui me traverse est fortement liée aux critiques souvent formulées par des cis à l’égard des meufs trans. Beaucoup de personnes cis discréditent les meufs trans en disant qu’on “surjoue” La Féminité©, qu’on est des “caricatures” de fâmes, qu’on en “fait trop”, etc. Et je crois que ce sont ces choses qui m’ont aussi donné envie de dire : « Allez vous faire foutre, vous en voulez trop ? ben, vous allez en avoir ! ». Et quand bien même les injonctions à être “suffisamment” fâmes, mais surtout “pas trop”, s’appliquent à toutes les meufs (qu’elles soient trans ou cis), je crois tout de même que chez les meufs trans ça touche à des tas de trucs hyper particuliers liés à nos histoires/constructions/vécus spécifiques de meufs trans.

Deuxièmement, je n’en suis pas certaine à 100%, mais je me dis que peut-être si j’avais été insipide cis, j’aurais facilement pu glisser de l’autre côté de la force, me laissant entraîner par certains aspects de la “réappropriation” de la masculinité qui traverse beaucoup de féministes cis (d’ailleurs, faudra qu’on reparle de ça dans un prochain article…). Sauf que là, le fait que je sois trans me coupe directement de cette forme de camaraderie (c’est un fait, constaté, mais je n’en ai pas encore démêlé toutes les causes et conséquences…). Je me retrouve donc, de fait, privée de la possibilité de me “réapproprier” des formes de masculinités (autant à cause de mes congénères transmisogynes que de mon propre petit cerveau tortueux). Du coup, si je veux trouver de la force, je suis obligée de la trouver dans la féminité (zut alors !). Et la féminité des Fâmes©, c’est un peu galère d’y trouver de la force, parce qu’elle n’est pas vraiment conçue pour. Alors il faut bien fouiller d’autres formes de féminités qui ne seraient ni fabriquées pour servir les mecs, ni remodelées par des codes masculins réappropriés. Ce qui nous ramène à la femitude. Mais à la femitude trans, j’y tiens.

Pour finir, c’est bien beau de dire que tout ça c’est parce que je n’ai pas le choix, et que je me débrouille avec les choses qui me sont accessibles, mais ce n’est pas non plus à 100% vrai. Parce qu’il faut quand même avouer que ça me parle grave, y compris à un niveau politique, théorique et analytique. En bref, à mon sens, les perspectives révolutionnaires du féminisme et du lesbianisme, c’est d’aboutir à un monde de meufs, et pas à un monde où toutes les meufs se comporteraient comme des gars. Après, c’est clair que ça nécessite de revaloriser et re-connoter différemment plusieurs formes de féminité, tout comme certaines formes de masculinités qui n’ont clairement pas la même gueule quand ce sont des meufs qui les expriment… Mais là encore, j’empiète sur un futur article… Voilà quoi, c’était juste pour dire que ma situation me convient, et que je le veux bien, même si je n’ai pas eu complètement le choix…

CONCLUSION

Je ne cherche pas là à me coller une nouvelle étiquette. Cependant, je dois bien avouer que les grilles d’analyses qui existent autour des dynamiques butch/fem et des existences fems constituent des ressources appropriées pour analyser ma vie et la mettre en perspectives, même si je pense qu’il serait vital d’aborder ces problématiques avec des points de vue spécifiques aux personnes trans.

Bref,

FEM-INISTES, TANK IL LE FAUDRA !

Solène Hasse (juin 2012)