un bruit de grelot…

Tu sais, bébé, mon coeur n’est pas sur liste d’attente.

26.11.2011 (6:13 pm) – Filed under: Responsabilité affective

TU SAIS, BÉBÉ, MON COEUR N’EST PAS SUR LISTE D’ATTENTE.

On parle beaucoup, dans le TransPédéGouineFéministe-World anarchisant, de relations affectives… On développe des outils rudimentaires pour relationner de certaines manières “autres” que le Couple-Famille-Labrador : non-exclusivité, polyamour, collectifs, etc. Soit. Ce n’est pas forcément une mauvaise chose. Mais d’une manière ou d’une autre, l’idée est la même : faire d’avantage, de manière durable. Avec “faire d’avantage” comme synonyme de “non-exclusivité, polyamour et autres trucs du genre” et “de manière durable” comme synonyme de “vague réflexion sur le consentement”. Et en général, ça s’arrête là.

Ce qui me chagrine, dans toute cette histoire, c’est que finalement on parle assez peu de responsabilité affective. Ce qui, à mon sens, est une preuve de l’aspect libéral de la plupart des réflexions autour du relationnisme. En clair, ce sont les belles gosses et les petits mignons qui s’étalent et qui étendent leur terrain de chasse, en se préservant quand même un stock pour la saison suivante. Ca fait que les autres, les moches, les seulEs, les pas baisables et/ou les exotiséEs, plutôt que de s’extraire du bordel et/ou de s’organiser ensemble, attendent patiemment leur tour pour figurer sur le tableau de chasse des quelques non-exclusiFVEs libéréEs notoires. Au final, la non-exclusivité et ses multiples variantes a pour effet d’agrandir le vivier de quelques unEs parmi les meilleurEs et d’exclure définitivement les autres.

La relation, en tant que ressource, est épuisable et finie (ne serait-ce que pour des raisons matérielles de temps). On ne peut mathématiquement pas multiplier les relations sans que cela n’affecte l’accès que d’autres personnes auront aux relations. Et comme pour le capitalisme, les plus riches s’enrichissent toujours, et les plus pauvres s’appauvrissent toujours… Celleux qui ont du capital social et qui baisent auront encore plus de capital social et de baise, et celleux qui n’en ont pas en auront encore moins. Certes, peut-être que dans nos alter-mondes prétentieux, certainEs personnes auront accès à certaines ressources qu’elles n’auraient jamais pu espérer dans le monde normal des grands méchants, mais cela ne constitue jamais qu’un changement de forme, un agencement différent des mêmes éléments… On colonise de nouveaux territoires. Ce n’est plus la top-model blonde pulpeuse qui a la cote, mais c’est la gouine raisonnablement andro avec baggy-patch-piercing-tatoo-ceinture-à-poches et crâne partiellement rasé. Super, on est vraiment bien avancéEs avec ça pour notre nouveau modèle de société…

Alors, attention, je ne prône pas pour autant le Couple comme modèle valable de relation, parce que j’ai quand même un peu du mal avec le Couple-Famille-Labrador, mais petit à petit je commence à penser que c’est une vaste arnaque de laisser croire que les modèles soi-disant “déviants” (non-exclusivité, polyamour, etc.) sont moins pathogènes, plus défendables ou moins dévastateurs que le Couple-Famille-Labrador.

En clair, j’ai l’impression qu’un jour on a commencé à réfléchir vite fait à deux-trois trucs intelligents, et dès qu’il y a eu suffisamment de monde pour former une petite élite néo-normale, on s’est arrêtéE en chemin. On n’a jamais pris le temps de pousser un peu plus loin la réflexion, ni de définir de mode d’emploi, ni de tester les idées via expériences et de les valider ou de les invalider ensuite.

Parce que moi je veux bien ne pas me marier, ne pas être jalouse, ne pas avoir trop d’attentes, etc. mais je n’ai pas les ressources suffisantes pour être apaisée et rassurée au sein de la grande foire relationniste et pour ne pas passer mon temps à flipper de perdre les quelques personnes proches que j’aime (et pourtant, au moins j’ai des genTEs à perdre, ce qui prouve que je ne suis pas au plus bas de l’échelle non plus). Parce que, sans compter la transphobie et la misogynie les plus crasses de mes “alliéEs politiques”, il faut bien reconnaître que ma tristesse chronique, ma déprime permanente et ma misanthropie notoire ne font pas non plus de moi une personne très facile à vivre… Du coup, il doit y avoir plein de personnes plus sexy avec qui traîner…

Car oui, j’ai des attentes. J’attends certaines choses des personnes avec qui je suis en relation, que ce soit dans ma vie quotidienne, ma vie militante, ma vie affective, etc. Certes, c’est compliqué à gérer, mais oui, j’ai des attentes. J’estime que si je mets de l’énergie avec des personnes, il est “logique” que ces mêmes personnes mettent de l’énergie avec moi. Je ne parle pas d’établir une comptabilité précise et équilibrée de ce que l’on donne et de ce que l’on prend, ni de se sacrifier ou de se culpabiliser. Mais c’est clair que si je te soutiens et que je t’assiste pour quelque chose d’important pour toi, ou dans une situation difficile pour toi, j’attends que tu sois là le jour où je suis impliquée dans un truc important pour moi ou le jour où je suis dans une situation difficile. Et j’ai vraiment pas l’impression que ce soit abusé de dire ça, mais pourtant, écrit comme ça, et lu par certainEs d’entre vous, ça prend tout de suite des airs de blasphème. C’est sûr, quand tout nous est dû parce qu’on a le bon look, le bon corps, le bon capital social, pas besoin d’avoir d’attentes…

Peut-être que je suis “trop normée”, mais cette idée de “réciprocité”, ça me semble tout simplement être une base. Et souvent, ça ne se passe pas. On consomme les autres, on bénéficie de leur implication, de leur soutien, de leur assistance (souvent même sans s’en rendre compte), et quand devrait venir la réciproque, on se barre tranquillement en prétextant la “non appropriation des personnes”, l’individuE “autonome”, la “non-exclusivité mon cul” et le “nous sommes des êtres indépendantEs”. Et c’est ça que j’appelle irresponsabilité affective.

Les rares fois où l’on entend parler de responsabilité affective, c’est uniquement dans un cadre hétérosexuel où l’on pointe l’irresponsabilité affective chronique des mecs. Soit. D’accord. Ceci dit, ça me semble assez léger, et plutôt facile de se contenter de ça… Ce que je veux dire, c’est que les relations en elles-mêmes génèrent des inégalités dans la gestion qui en est faite. Et il ne suffit pas que les mecs cissexuels hétéros disparaissent de l’équation pour que les bisounours se mettent à danser dans les prés et pour que de la barbe à papa tombe du ciel.

Et ouais, il y a aussi des tas d’inégalités de gestion et de prise en charge des responsabilités au sein de relations où aucun protagoniste n’est mec cissexuel hétéro. Et la plupart du temps, même principe qu’avec les mecs dans les relations hétérosexuelles, c’est la personne qui a le plus de “liberté” et de reconnaissance sociale extérieure (= dans des relations autres que la relation en question) qui prend le moins en charge la relation. Et c’est la personne qui a le moins de ressources relationnelles/affectives qui se retrouve à prendre en charge la communication, l’attention, l’écoute, puisque c’est pour elle que la relation aura le plus d’importance. Et dans chaque relation, cette inégalité existe, même si elle peut être plus ou moins importante.

Mais c’est trop facile de faire porter la responsabilité de la relation à la personne qui en est la plus dépendante (celle qui a le moins de “capital social”, ou de “possibilités relationnelles”). Genre : “Ah mais moi j’y peux rien si tu es hyper attentionnée et que tu me soutiens, je n’ai rien demandé à personne, alors n’attend pas que je fasse pareil pour toi…”. De fait, certaines personnes vont prendre en charge la gestion de la relation, et touTEs les protagonistes vont bénéficier de cette prise en charge. La relation va s’en retrouver améliorée. Qu’on le veuille ou non. Et il ne s’agit pas de dire qu’il faut suivre à 100% la personne la plus impliquée, mais qu’on ne peut pas nier non plus que tout le monde profite de cette implication, y compris celleux qui se croient “autonomes, indépendantEs et libres”. Parfois, un peu de cohérence ne fait pas de mal. Soit on est “autonome, indépendantE et libre”, dans quel cas on a qu’à vivre seulE, soit on veut vivre avec d’autres personnes, dans quel cas on assume ses responsabilités… Parce que là encore, ce sont toujours les mêmes qui peuvent se permettre de ne pas assumer leurs responsabilités : celleux qui ont assez de ressources pour pouvoir se retourner et aller voir ailleurs…

Bref, toutes ces histoires ça me donne envie de réfléchir à plein de choses. À vrai dire, je n’ai pas beaucoup d’espoir dans le fait que ces réflexions soient appropriées collectivement… Mais quand même, j’ai envie de formuler 2-3 trucs qui me titillent.

Comment est-ce qu’on s’épaule et qu’on se soutient entre personnes qui partagent, d’une manière ou d’une autre, un quotidien ? Je ne parle pas des grands “soutiens” politiques (actions militantes, récoltes de fonds, etc.) mais de toutes les petites situations quotidiennes où ça a du sens de “prioritiser” les enjeux de plusieurs personnes, pour arriver à un équilibre globale à moyen terme.

Comment est-ce qu’on s’assure d’un minimum de réciprocité et d’équilibre dans l’écoute ? Dans la recherche de compréhension ? Dans l’attention portée ? Sans pour autant tomber dans l’attente éternelle de l’Amooooûûûr et/ou dans l’appropriation des autres…

Comment est-ce qu’on stabilise les choses, les relations ? Comment est-ce qu’on s’engage les unEs vis à vis des autres ? Comment est-ce que je sais qu’à priori, sauf “divorce”, je peux m’envisager à moyen/long terme avec quelqu’unE ? Comment est-ce que je me rassure devant le risque de chaque fois tout recommencer avec d’autres personnes tous les 4 ans jusqu’à épuisement ? Comment est-ce que je peux me dire que dans 20 ans, je n’en serais pas au même point ?

Comment est-ce qu’on créé de nouvelles formes de “contrats” qui nous sont propres ? Qui ne sont ni des mariages devant l’Eternel, ni des voeux pieux (“Si, si, j’ai 24 relations en même temps mais je gère grâve ! Tout le monde y trouve son compte, je te jure ! Oui, c’est vrai, elle, elle n’a que moi dans sa vie, mais ça lui convient… C’est juste qu’on n’a pas les mêmes envies…”). Comment est-ce qu’on définit les relations qu’on veut créer ? Comment est-ce qu’on les limite ? Quels mots et quels critères ? Quels engagements ? Quels “procédures” pour y mettre fin ? Quelles façons de les renouveler ? CDD ? CDI ? CAE ? Intérim ou saisonnier ?

Comment est-ce qu’on peut gérer les rôles ?.. Rotation des tâches et mandat impératif ? Pourquoi pas ? Et si, “gérer la relation”, c’était comme faire la vaisselle ou distribuer un tract : une tâche qui tourne ? Pour que ce ne soient pas toujours les mêmes qui écoutent et soutiennent. Pourquoi est-ce qu’on organiserait pas des formations, comme pour l’autodéfense et la réparation de vélos, pour apprendre la communication et la gestion des relations ? Pourquoi, au lieu de parler pour la 27ème fois de l’Espagne en 36-38, on organiserait pas des débats-projections avec pour thème “Valeur relation : entre intérêts immédiats et perspectives révolutionnaires” ou “Responsabilité affective : tu sais, bébé, mon coeur n’est pas sur liste d’attente” ?

Mais c’est vrai que tout ça, après tout, c’est quand même un peu du blabla de bonne femme… Pas vraiment digne d’occuper les réunions ni les tables de presse. C’est quand même vachement mieux de parler d’émeutes, de mouvements sociaux, de battes de base-ball dans les genoux, de “sexualité libérée”, de non-binarité, de corps post-queer, etc.

Bref, j’ai envie de faire mieux, autrement. Pas envie de me satisfaire de la médiocrité ambiante ni des évidences supposées. J’ai envie de faire autrement. Parce que oui, peut-être que je ne jette pas tous les jours de cocktail molotov sur des flics, ou que je n’ai jamais arraché l’oreille d’un connard de rue, mais je ne suis pas une fucking soc-dem ! Je veux une putain de révolution ! Et j’aurais tendance à dire : si c’est pour faire pareil ou pire, ce n’est pas ma révolution…

Solène Hasse.