un bruit de grelot…

J’aime pas le milieu, mais j’y suis toujours engluée…

23.06.2012 (1:47 pm) – Filed under: Milieu & alter-normes

J’AIME PAS LE MILIEU, MAIS J’Y SUIS TOUJOURS ENGLUÉE

Bon, à la base, ce petit texte devait juste être un commentaire à l’article qui se trouve ici, faisant lui-même suite à cet article , mais comme en l’écrivant je me suis rendue compte que ça devenait long, j’ai finalement décidé d’en faire un post. Je vous conseille fortement de lire les deux articles en question, tout d’abord parce qu’ils sont pertinents, et ensuite parce que sinon vous n’allez rien comprendre à ce qui suit puisque je ne vais faire aucun effort de contextualisation des propos et de la réflexion. C’est juste une réaction à chaud, et je ne sais même pas vraiment à quelles parties du raisonnement originel ces réflexions font écho, mais il y a forcément un lien quelque part. Ah, et au fait, je râle blablabla sur les militantEs, mais c’est pas pour autant que je me considère au dessus de tout ça, hein…

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LA « PÉDAGOGIE MILITANTE » & LE RADICALISME INSTANTANÉ

Clairement, je ne suis pas une grande fan de pédagogie, mais je ne suis pas non plus vraiment militante, en fait. Et je crois qu’effectivement, la plupart des militantEs dont il est question ici ne sont clairement pas là pour construire des luttes (ce qui, effectivement, implique souvent d’adapter son discours et éventuellement de mettre de l’eau dans son vin “radical”) mais uniquement pour “poser” et s’entretenir dans un fantasme narcissique et auto-satisfait en se donnant l’illusion d’agir sur le monde. Et je ne condamne pas ça en tant que tel, parce qu’on est touTEs empliEs de vide existentiel et qu’on se débrouille comme on peut pour le combler… Ce que je critique, c’est le fait de dire qu’on milite par “altruisme” ou pour avoir une action réelle sur le monde, alors qu’en réalité il s’agit bien souvent uniquement de se trouver égoïstement une raison de vivre et de se procurer des montées d’adrénaline. Et c’est pas grave, mais il faut l’assumer.

Alors c’est clair que quand l’objectif principal est de s’auto-congratuler dans des évènements mondains, c’est assez facile d’être over-radicalE. Et c’est aussi facile d’évoluer toujours dans le même contexte. Et je ne dis pas que sont respectables uniquement les personnes qui vont au casse-pipe à expliquer la transphobie et le cissexisme dans des congrès de psychanalystes boneheads. J’y crois pas des masses non plus à ça… Mais quand même, je crois que les rares fois où j’ai eu l’impression de servir un peu à quelque chose d’un point de vue militant, c’est justement quand j’ai eu l’occasion de faire des aller-retours continus entre différents contextes et d’aborder parfois les mêmes choses mais de manières hyper différentes dans divers endroits. Le reste du temps, j’ai plus l’impression de me construire une vie “en dehors”, mais pas de faire du militantisme. Et là encore, je ne dis pas que c’est condamnable de rester uniquement dans un petit milieu, entouréE de personne avec qui on est d’accord, et de ne faire que des actions over-radicales. Je dis juste que ce n’est pas du militantisme. C’est un mode de vie alternatif. Et je crois qu’on confond souvent les deux. Et désolée, mais je ne suis pas sûre de voir une grande différence entre un hippie paumé dans le Larzac en train de planter des salades et une squatteuse urbaine qui organise des concerts punks et des ateliers sextoys DIY… Et c’est cool de planter des sextoys et des salades, mais c’est juste pas du militantisme, c’est de l’alternative… Qu’on se le dise !

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LA CONDAMNATION SÉLECTIVE DES COMPROMIS & LA POSTURE « ANTI-COMPROMIS »

Ce qui est relou aussi, dans les milieux en question, c’est qu’il y a toujours plein de genTEs qui s’accordent pour critiquer certaines choses (genre c’est trop pas bien de payer un loyer, ou c’est trop pas bien de travailler avec les assos mainstream, etc.) mais restent bien silencieuXCES face à d’autres trucs (le consumérisme sexuel auquel illes s’adonnent, la petite rente mensuelle versée par papa-maman, etc.). Ce qui est la preuve même du fait qu’il ne s’agit nullement de construire de nouveaux fonctionnements ou de nouvelles formes d’organisation, mais uniquement de se donner un vernis de radicalité en condamnant certaines choses identifiées à un moment donné et dans un contexte donné comme le Mal Absolu, et de passer sous silence les dizaines d’autres compromis/contradictions qu’on vit touTEs dans nos quotidiens… Et il est surtout très important de rester attentiFVEs aux changements de cap, pour toujours rester à la pointe de la radicalité, quitte à changer totalement de position du jour au lendemain…

J’ai aussi l’impression que les personnes qui adoptent des postures “anti-compromis” sont celles qui considèrent avant tout le militantisme (et les milieux militants) comme un loisir plus ou moins passager (sans l’assumer, bien entendu). C’est à dire des personnes qui pendant quelques années vont se permettre d’être super radicales et de ne faire à priori aucun compromis (en tout cas, aucun compromis condamnable par l’oligarchie), puisqu’au bout de quelques années, une fois qu’elles ont pris tout ce qu’elles avaient à prendre de ce milieu et des genTEs qui y participent, elles peuvent toujours se retourner et prendre d’autres directions, récupérer l’héritage de papa-maman, retrouver du boulot, etc. Et je crois que ça fait une différence fondamentale d’avec les personnes qui essayent de construire dès maintenant une vie pérenne, plus ou moins reliée à ces milieux, et qui ne cherchent pas juste à vivre une “parenthèse”… Forcément, quand on cherche à construire de manière pérenne et/ou qu’on est dans des situations de vie difficiles et non choisies, on fait plus de compromis que si l’on veut juste profiter de la radicalité de l’instant en sachant qu’au fond on n’est pas en danger parce que nos arrières sont assurés.

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L’EXOTISATION DE LA PAUVRETÉ

On assiste aussi, de la part desditEs militantEs dudit milieu, à une certaine forme d’exotisation de la “pauvreté”. Par exemple, ça devient hyper cool de squatter des maisons moisies et de se nourrir en fouillant les poubelles. Alors oui, moi aussi je trouve ça chouette de réussir à me démerder joyeusement sans beaucoup de moyens, et ça m’a même été salvateur à plusieurs reprises. Et je suis d’accord avec le fait que ça peut être super drôle de fouiller dans les poubelles du supermarché du coin et d’y trouver des tas de trucs qu’on n’aurait jamais pu se payer.. Et je trouve ça génial de vivre pendant quelques mois dans des baraques immenses qui doivent valoir des centaines de milliers d’euros. Et je suis hyper contente de réussir à vivre avec 200€ par mois sans avoir trop l’impression de me priver pour autant. Mais c’est clair que je ne me vois pas avoir la même vie pendant 40 ans…

Tout d’abord, d’un point de vue strictement pragmatique, j’espère qu’à 70 ans je ne serais plus obligée de grimper dans des poubelles ni de dormir dans des baraques sans chauffage en plein hiver. Ça reste un mode de vie adapté à des personnes relativement jeunes, valides, en bonne santé, etc. Et même si on en entend beaucoup parlé, je n’ai encore jamais vu de système de retraite parallèle mis en place au sein de ces milieux…

Ensuite, peut-être que je suis contaminée par le rêve américain et ses espoirs d’ascension sociale, mais j’aimerais vraiment beaucoup réussir à me construire une vie qui ne soit pas perpétuellement placée sous le signe de la galère. Alors c’est clair que je peux me permettre d’envisager de manière réaliste certaines possibilités, ce qui signifie que je ne suis pas au plus bas, mais ça tombe bien parce que je n’ai pas prévu de me faire canoniser en tant que martyre de la cause. Désolée pour le cynisme, mais ce n’est pas parce que de nombreuses personnes sont nettement plus dans la galère que moi que je vais m’astreindre à une vie de galérienne alors que je peux essayer d’avoir plus. Évidemment, je ne parle pas de devenir banquière, flic ou patronne, ni de construire ma vie en cautionnant une méritocratie morbide et malhonnête… Mais honnêtement, je ne trouve pas ça abusé de vouloir trouver un logement stable et d’espérer un jour avoir les moyens de bouffer des carottes qui ne soient pas ramollies par du jus de poubelle. Et de tout façon, c’est pas n’importe qui qui peut se permettre de faire appel à unE avocatE (même avec l’AJ) et d’élaborer un dossier de défense pour garder sa maison quelques mois supplémentaires, alors ras-le-bol de celleux qui se la jouent exlcuEs du système alors qu’illes ont un Bac+5 dans la poche… Puis surtout, atteindre de tels objectifs (un minimum de stabilité et de confort), ça n’implique pas de renier des idées, d’adopter une vision radicalement nouvelle des choses, ou de changer complètement de mode de vie. Ça implique seulement de prendre le temps de se poser les bonnes questions (ou en tout cas, d’autres questions), de sortir un peu la tête du guidon, et de trouver de nouveaux agencements de compromis et d’actes. Il s’agit juste de ne pas agir selon des réflexes déterminés par une alter-norme, mais en suivant un cahier des charges élaboré individuellement et/ou collectivement en vue d’atteindre un objectif décidé consciemment (en tout cas autant que possible).

En fait, je trouve ça juste super usant de bouffer de la merde (même en sachant cuisiner, des légumes ramollis et des pâtes Winny ça reste pas terrible), et de déménager tous les six mois ou même tous les ans… Du coup, j’ai pas envie de rester dans cette situation toute ma vie. Si j’en suis là aujourd’hui, c’est parce que j’ai fait des choix en fonction des possibilités qui se sont offertes à moi, afin d’optimiser ma qualité de vie. Je ne suis pas une pauvre victime innocente, mais je n’ai pas eu 15000 possibilités non plus…

Et si vous trouvez ça abusé de vouloir un minimum de confort et de stabilité dans sa vie, alors n’attendez plus pour brûler vos cartes d’identité et vos cartes vitales (si vous en avez, ce qui est le cas de la majorité desditEs militantEs dudit milieu), pour refuser de toucher vos RSA et vos APL (idem), pour arrêter de porter vos lunettes, vos habits chauds, vos chaussures étanches… Arrêtez de prendre vos traitements hormonaux, ou arrêtez de vous reconnaître dans le genre qui vous a été assigné à la naissance… Et surtout, surtout, n’oubliez pas de refuser l’héritage faste qui vous attend bien au chaud dans vos petites familles…

Désolée, mais j’ai assez de galères dans ma vie, alors si j’ai la possibilité de m’en éviter progressivement quelques unes, je compte bien le faire. Et je ne dis pas pour autant qu’on doit faire n’importe quoi sans se poser la question de notre place dans le monde et des privilèges dont on dispose, ni qu’il n’est pas souvent judicieux de se restreindre.

Et je ne dis pas non plus que c’est intrinsèquement et objectivement la galère de vivre en squat ou de bouffer dans les poubelles (ou en tout cas pas plus que des tas d’autres modes de vie) ! Même si aujourd’hui je cherche un peu à en sortir, il est cependant tout à fait possible que dans une dynamique collective réelle (= avec une compensation affective aux contraintes matérielles) je sois à nouveau amenée à apprécier vivre en squat et/ou à ré-agencer encore et encore les différentes formes d’organisation collective qui structurent ma vie. Je dis simplement que bien souvent, dans les milieux en question, les personnes qui vivent de cette manière cultivent une espèce d’image d’excluEs et de galérienNEs, alors que quand illes en ont marre, comme par hasard illes trouvent du jour au lendemain 10000€ chacunE pour acheter collectivement une maison à la campagne. Et là encore, c’est pas grâve, faut juste assumer.

Ah, ça me soûle, ça fait longtemps que j’avais envie de parler de ça, et là j’ai l’impression de ne pas réussir à dire ce que j’aimerais. J’ai l’impression de vomir un vieux discours libéral de merde et de faire la promotion de l’auto-entreprenariat et du développement personnel… Mais bref, je vous laisse le soin d’être de bonne foi et de chercher le sens réel de mes propos.

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À PROPOS DU PERSONNEL ET DU POLITIQUE

Je rejoins ce que dit l’auteur des textes qui ont inspiré cet article, à propos de l’instrumentalisation qui est faite du politique dans des histoires de vengeances “personnelles”. C’est là tout le problème de la toute-puissance de la parole et de la valorisation sociale au sein d’un milieu, j’ai envie de dire. Au lieu d’analyser des situations concrètes, on performe la réalité en parlant avec conviction d’un truc qu’on a décrété vrai. Quand on dit qu’on est, alors on est. La bonne blague ! C’est la même merde qu’avec l’autodétermination. Si je dis que je suis ça, alors je suis ça. D’accord, mais à condition d’être reconnuE en tant que ça par les autres personnes qui sont ça. Autodétermination d’une part, mais reconnaissance par ses paires d’autre part.

Et pour ce qui est des “embrouilles personnelles”, je dirais qu’il y a une différence entre analyser des faits via un prisme politique et transformer tout et n’importe quoi en évènement politique. Et s’il me semble très important de comprendre en quoi nos vies “privées” sont politiques, dans la mesure où elles ont des implications politiques, à la fois dans leurs origines et dans leurs conséquences (puisqu’on vit dans un monde qui nous influence et qu’on peut influencer), il n’est pas question pour autant de faire avancer les luttes et réflexions politiques au rythme des histoires de cul consanguines entre les militantEs ! Ouais, t’es dèg’ de t’être fait plaquée comme une vieille chaussette, et ton ex-meuf est vraiment vénèr que tu l’ai trompée polyamourisée, mais si les luttes militantes sont pour vous réellement si importantes que vous le dites, alors d’ici quelques temps vous saurez passer au-dessus de ça pour continuer à être camarades. Sinon, ce sera simplement la preuve que vos activités militantes n’étaient pour vous finalement pas grand chose de plus qu’un espace de sociabilité…

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EN BREF

Bon, en relisant « La révolution, ça commence par chez nous », ça me donne encore plein d’idées de trucs à creuser et à analyser, mais je crois que j’ai épuisé mon stock de concentration pour aujourd’hui. Désolée, c’était pas très construit tout ça, c’est un peu du texte brut sans trop de structure, je me répète un peu, tout ça tout ça… Mais honnêtement, je ne suis déjà pas très douée à la base pour structurer mes textes et ça me demande beaucoup d’énergie, alors autant vous dire que si c’est pour parler des militantEs et des milieux radicaloprout, j’ai clairement pas que ça à faire que de trouver l’énergie pour structurer… J’arrive à le faire quand ça me fait kiffer d’écrire, pas quand ça m’énerve.

Par ailleurs, il ne s’agit pas là d’une analyse globale exhaustive de ces milieux. Même si je suis hyper souvent saoulée par ce qui s’y passe, il serait malhonnête de ma part de dire que je n’y trouve rien de positif. Tant que j’y traîne, c’est que forcément j’y trouve quand même mon compte quelque part (à moins que ça soit juste devenu une habitude ?). La question qui se pose, c’est plutôt à long terme. Est-ce que je m’imagine réellement moisir encore très longtemps dans ce magma poisseux ? À vrai dire, j’y ai déjà répondu.

Le seul problème, c’est qu’en quelques années, toute ma vie s’est rattachée à ces milieux, et que compte tenu de ma situation matérielle et affective actuelle, j’en suis devenue complètement dépendante pour survivre. Heureusement, je ne suis pas seule à me tenir à la périphérie de ces milieux et à vouloir progressivement m’en éloigner, tout en continuant pour l’instant à y participer parcimonieusement… Mais voilà, c’est un travail de longue haleine, et tant qu’on ne réussira pas à créer autre chose ailleurs, on continuera à traîner la patte le long des chemins foireux mais néanmoins tracés, entretenus et parfois utiles de ces petits milieux qu’on critique tant, mais qu’on continue finalement à alimenter…

Au final, on fait partie du décor aussi longtemps qu’on participe au libre-échange, c’est à dire aussi longtemps qu’on râle, qu’on héberge, qu’on se fait héberger, qu’on écrit, qu’on lit, qu’on participe, qu’on organise, qu’on débarque, qu’on accueille, qu’on baise, qu’on se fait baiser, qu’on récupère, qu’on donne, qu’on écoute, qu’on parle, etc… Et pour être honnête, quand j’écris des textes comme celui-ci, ce n’est pas tant pour décrire des dysfonctionnements en espérant que ça change, mais beaucoup plus pour évacuer égoïstement la culpabilité que je ressens à cautionner par mon mode de vie et mes relations sociales des tas de trucs pourris, pour la simple raison que je n’ai encore ni les moyens ni la force de m’en éloigner significativement. Et quand je m’imagine être hyper lucide sur des fonctionnements et des comportements pourris, c’est surtout pour évacuer ma honte de m’être laissée berner, d’avoir contribué au désastre, et d’avoir imaginé que ça pouvait être autrement… Car non, ça ne peut pas être autrement ! Pas dans ces conditions, pas dans ce monde, pas avec ce mode de pensée ! Le “milieu”, ce n’est pas juste le contenant, c’est déjà le résultat. Une voiture qui ne pollue pas, c’est intrinsèquement impossible. D’une manière ou d’une autre, ça pollue de se déplacer en bagnole, quel que soit le carburant utilisé ! Alors certes, on peut passer sa vie à chercher comment se rendre quelque part en voiture en polluant le moins possible, mais on aurait aussi plus vite fait d’y aller à pied ! On peut aussi décider d’utiliser le moins possible les voitures, tout comme on peut essayer de se tenir le plus possible à la périphérie lointaine de ce “milieu militant” (ce qui est ma stratégie actuelle), mais ça ne fait que reculer le problème et ce n’est donc pas une stratégie viable à long terme. Alors soit on se barre, soit on participe, mais y’a pas de zone franche. Et j’espère juste que je réussirai à me barrer avant de me transformer en zombie, sans nier pour autant les choses que cela m’a apporté, et sans oublier les raisons profondes qui font que je ne veux plus y mettre les pieds ! Et j’y travaille, j’y travaille…

S.H. (juin 2012)