un bruit de grelot…

Le matérialisme hormonal

07.06.2012 (11:16 pm) – Filed under: Archives

PRÉAMBULE

Je trouve ça tout à fait fou de ma part, moi qui suis pourtant si binaire et qui n’ai jamais prétendu lutter contre une quelconque “binarité” (je déteste ce concept qui selon moi ne veut pas dire grand chose…), d’écrire un texte ayant pour objectif de dé-manichéeniser certaines positions de certainEs de mes camarades pourtant d’habitude si promptEs à sauter à la gorge de tout ce qui peut apparaître justement comme un peu trop “binaire”. Il faut croire que la “binarité” femme/homme est plus aisément contestable que la “binarité” nature/culture ou que la “binarité” corps/esprit.

LE MATÉRIALISME HORMONAL

Il m’arrive parfois d’entendre, dans certaines discussions entre certaines personnes trans se revendiquant d’une certaine pensée féministe matérialiste, que le Traitement Hormonal de Substitution (THS) que nous sommes nombreuses et nombreux à ingurgiter dans le cadre de nos transitions aurait des effets physiques et physiologiques, mais absolument aucun effet psychologique [1]. L’argument principal avancé par ces personnes est que nos comportements et notre état psychologique sont exclusivement le fait d’une histoire/influence/construction sociale.

C’est une analyse que je peux d’ailleurs partager assez fortement, même si elle ne me semble pas incompatible avec le constat que certaines personnes peuvent faire quant aux effets psychologiques produits par l’introduction (ou le remplacement) de certaines substances dans leur corps (notamment les œstrogènes, la progestérone, la testostérone, les anti-androgènes). Disons que je trouve juste un peu réducteur et légèrement malhonnête de nier tout effet psychologique au THS sous prétexte de dogmatisme idéologique simpliste et simplificateur. Et il me semble pertinent d’essayer parfois d’étendre et de complexifier un peu notre vision des choses.

Car ce qui a un effet physique et/ou physiologique a forcément un effet psychologique, ne serait-ce que dans la mesure où ça influe sur notre propre perception de nous-même. Et en l’occurrence, reconnaître des effets psychologiques au THS ne signifie pas qu’il prendrait le contrôle sur nous.

J’ai un pouvoir sur mes comportements et mes perceptions, que celleux-ci soient en partie induitEs par mon THS ou par mon histoire, ma (dé/re)construction sociale, etc. De plus, au delà des effets directs produits par la nature des hormones elles-même, il y a aussi tous ceux provoqués par la variation des taux hormonaux (temps écoulé depuis le dernière piqûre de T, ou depuis le dernier tartinage d’œstros).

Reconnaître des effets psychologiques au THS ne signifie pas reconnaître sa suprématie. Si je suis particulièrement à fleur de peau d’un point de vue émotionnel parce que ma dernière tartine d’œstros remonte à plus de 24 heures et que j’ai donc un taux hormonal particulièrement bas, ça ne veut pas dire que je vais forcément fondre en larmes si je suis triste ou énervée. Je peux aussi choisir de dealer avec cette donnée et adapter mes attitudes pour qu’elles soient les plus appropriées au contexte. Par exemple, si je veux envoyer bouler un connard qui me reloute, ça va juste me coûter un peu plus d’énergie que d’habitude, par exemple, pour être forte et garder la tête haute, alors que si je n’étais pas en sous-dosage ça serait plus rapide et facile. Mais le résultat sera le même. Et ça va dépendre aussi de tellement d’autres choses… Si mes proches vont bien, si mes relations avec elleux vont bien, si j’ai mangé quelque chose dans la journée, si j’ai bien dormi la nuit d’avant, etc.

Bref, tout ça pour dire que peu importe d’où proviennent mes comportements (mon conditionnement, mes taux hormonaux, ma situation affective, etc.), j’ai dans tous les cas un pouvoir dessus, que je choisi ou non d’exercer, plus ou moins, selon les contextes. Et pour moi, être matérialiste c’est justement reconnaître un certain nombre de réalités, accepter le fait qu’elles nous influencent, et affirmer qu’on peut se gérer, qu’on peut guider ce qui nous influence dans un sens ou l’autre, qu’on peut se laisser aller, qu’on peut se restreindre, etc. Et à mon sens, le matérialisme ce n’est certainement pas limiter la réflexion au postulat que tout est construit socialement et que donc les choses qu’on met dans notre corps n’ont aucun effet psychologique sur nous.

Et puis quand bien même ces effets psychologiques ne seraient pas attestés biologiquement, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Je me permet de rappeler que l’efficacité de certains placebos est réelle. Si je suis persuadée (même inconsciemment, en raison de ma construction sociale) qu’un taux particulièrement bas d’hormones “sexuelles” dans mon corps a un effet sur mon irritabilité, et qu’ainsi je deviens particulièrement irritable quand je ne me suis pas tartinée depuis plus de 24 heures, en quoi est-ce que ce ne serait pas un effet psychologique du THS ?

Bref, tout ça pour dire que ça me paraît assez peu intéressant, et aussi peu pertinent, de prétendre qu’un THS modifie intégralement notre psychologie, tout comme de prétendre qu’il n’a aucun effet sur celle-ci. Et que je trouve justement assez intéressant et utile d’un point de vue analytique de prendre conscience que les facteurs qui influencent notre état psychologique et nos comportements sont multiples, et qu’il peut être pertinent d’essayer d’en décortiquer les origines si l’on veut parfois tenter de s’éloigner de nos réflexes et certitudes, que celleux-ci soient supposéEs “naturelles” ou “culturelles” (même si ici cet antagonisme ne semble plus reposer sur grand chose)…

SH (mai 2012- peu après les rencontres trans de toulouse)

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[1] Certes, il arrive aussi d’entendre certaines personnes trans dire que le THS (et exclusivement le THS) a totalement changé leurs comportements et leur psychologie, ce qui à mon sens et aussi un tantinet douteux.

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