un bruit de grelot…

Insatiables charognards

23.11.2012 (3:08 pm) – Filed under: Souvenir trans

INSATIABLES CHAROGNARDS

Il y a quelques jours, c’était le T-Dor. Je suis allée faire un tour sur le net afin de recenser les événements qui ont eu lieu ces trois dernières années en france à l’occasion de cette journée, juste histoire de faire une petite analyse à la sauvette…

Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité, il semblerait qu’il y ait eu des événements à Marseille, Lyon, Nice, Nantes, Strasbourg, Bordeaux, Rennes, Paris, Lille, Grenoble, et j’en oublie probablement… Dans le panorama des actions proposées (principalement par des associations trans et/ou LGBT), on notera des manifs et/ou veillées en mémoire des personnes trans assassinées en général et/ou de certaines personnes trans assassinées en particulier, des projections de films, et des discussions/ateliers/débats.

En ce qui concerne les manifs/veillées, je n’ai pas grand chose à dire sur le sujet, même si je trouve ça assez ironique que des cis “trans-friendly” aient l’occasion de venir pleurer la mort de personnes envers qui la veille encore elles n’éprouvaient qu’indifférence ou hostilité… Cependant, je ne m’aventurerais pas à fustiger de telles actions, parce que je ne sais pas ce que je ferais si c’était ma pote qui était morte, ou si je risquais ma vie tous les jours en allant au taf… Peut-être que je ferais aussi une veillée, c’est tout à fait possible.

Concernant les projections, je vais m’attarder un peu plus longuement sur le choix des films projetés. Alors on a, en vrac et encore sans prétendre à une quelconque exhaustivité, Boys don’t cry, Transamerica, Diagnosing Difference, Boy I am, Normal, Tomboy et Laurence Anyways. Ce qui m’interpelle quand même un peu…

Diagnosing Difference, je ne l’ai toujours pas vu, alors je vais m’abstenir de râler, même si j’ai l’impression qu’il s’agit plus d’un film pédagogique sur les personnes trans que quelque chose ayant à voir avec le “souvenir”… Bref, passons. Ensuite, je vais faire des packs.

Pack #1 : Boy’s don’t cry & Boy I am & Tomboy. Désolée, mais même si la mort de Brandon Teena est tout à fait regrettable et que les mecs trans et personnes transmasculines demeurent parfois peu visibles dans certaines sphères du militantisme trans (surtout dans les assos/médias mainstream, la tendance s’inversant radicalement dans les milieux plus militants, queers et/ou féministes), il n’en est pas moins que l’immense majorité des personnes trans butées de par le monde sont des femmes, majoritairement noires ou latinas et/ou travailleuses du sexe et/ou à la rue sans un radis et/ou incarcérées. Ce qui ne correspond pas tout à fait au profil de Brandon Teena, ni à celui des mecs trans qui traînent les milieux militants…

Pack #2 : Transamerica & Normal & Laurence Anyways. Bon, déjà, à la base, ces films sont des merdes immondes regorgeant de schémas/images/propos cissexistes et transmisogynes (merci aux réalisateurs qui par ce biais contribuent à l’effacement des histoires/vécus des femmes trans - plus d’infos là dessus dans un prochain article). Ensuite, les personnes décrites dans ces films le sont d’une manière tout à fait injurieuse et fantasmée, ce qui constitue déjà une insulte pour toutes celles dont le profil pourrait se rapprocher de celui des meufs trans décrites dans ces films. Enfin, s’il est évident que des personnes comme celles décrites dans ces films doivent faire face à de nombreuses difficultés et n’ont clairement pas la vie facile, elles restent cependant assez loin du profil de l’immense majorité des personnes trans assassinées dans le monde (et donc des personnes dont il est question lors du T-DOr) qui sont des femmes majoritairement noires ou latinas et/ou travailleuses du sexe et/ou à la rue sans un radis et/ou incarcérées. En bref, la plupart du temps, si des personnes trans sont tuées, ce n’est pas uniquement parce qu’elles sont trans, mais parce qu’elles se trouvent à l’intersection de multiples formes d’oppression. Et sont ainsi plus souvent victimes, et moins souvent soutenues.

Enfin, en ce qui concerne les ateliers/discussions/débats qui ont été organisés, on citera un “événement autour des transidentités”, une “discussion sur les lois concernant l’état-civil”, la “publication d’une étude sur la santé trans”, la “présentation d’une brochure sur la santé sexuelle”, etc. Je tiens à préciser que je trouve par ailleurs tout à fait pertinente l’organisation d’événements de ce type. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi ces assos ont besoin de faire ça le jour du T-Dor. Je ne dis pas que c’est profondément naze de faire des journées “pédagogiques” sur les trans, ni qu’il ne faut pas qu’il y ait de débat sur les revendications d’un éventuel mouvement trans, ni qu’il faille à tout prix célébrer LA Journée Du Souvenir Trans© (au contraire, je pense même qu’il vaut mieux s’abstenir plutôt que de faire de la merde). Je ne dis pas non plus qu’il faut uniquement parler des problèmes les plus extrêmes ni rencontrés par les personnes qui sont le plus dans la merde. Mais ce qui me gave, c’est qu’on prenne comme prétexte une journée ayant un objectif précis et s’appuyant sur des faits précis, dans le but de s’en servir pour des trucs qui n’ont pas de lien direct. D’en faire une “vitrine”, comme pour dire : “regardez comme on est en phase avec l’actualité internationale”… Bien sûr que chaque aspect de la transphobie, du cissexisme et de la transmisogynie ont quelque chose à voir avec leur expression la plus extrême qui est le meurtre, et je comprends l’idée de “faire reculer la transphobie (et donc les meurtres)” par des actions de ce type.

Mais je crois que ce serait faire preuve de respect et de pertinence politique de la part de nombreuses assos que de s’abstenir de recycler des cadavres qui ne sont pas les leurs pour servir leurs propres agendas franchouillards et respectables. Bref, en gros, je trouve ça pourri de surfer sur la vague du “Tiers-Monde trans” pour légitimer nos demandes de lois et de papiers d’identité de gentilLEs citoyenNE respectables qui, en réalité, ne risquent pas de se faire dézingue à chaque coin de rue (même si, toutes choses égales par ailleurs, on le risque quand même grave plus que nos homologues cis, j’en conviens). Parce que même si la transphobie quotidienne (administrative, médicale, intégrée, etc.) relève de la même logique que la transphobie directement meurtrière, faudrait quand même arrêter de se foutre de la gueule du monde : toutes les personnes trans ne sont pas égales devant le risque d’être tuées, et y’en a marre de mettre au même niveau des personnes qui galèrent à retirer un courrier recommandé à la poste et des personnes qui sont assassinées.

Avec un peu de retenue, il doit y avoir moyen de faire dans la solidarité simple, sans s’accaparer des trucs et les détourner. Et sans faire de l’activisme pour l’activisme, juste histoire de rajouter une date à l’agenda de nos lieux militants…

Sauf changement radical dans ma vie, ce texte constitue ma dernière participation/contribution écrite/orale au T-Dor.

SH (23/11/2012).

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